La violence genrée au Guatemala

Par Jessica Chaisson
Représentante des jeunes membres 2018 (SEN)
Section locale 90023, Î.-P.-É.

 

Si vous venez ici pour m’aider, vous perdez votre temps.
Si vous venez parce que votre libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble.

Lilla Watson, Autochtone australienne, intellectuelle et militante féministe

 

Le projet Éducation à l’œuvre (EAO) et le Fonds de justice sociale travaillent sans relâche pour que les femmes et les hommes, toutes races confondues, puissent un jour être sur un pied d’égalité et vivre dans des conditions convenables. Ce n’est pas le Guatemala qui montre le chemin.

L’EAO collabore avec plusieurs organismes humanitaires et environnementaux, notamment le Centro de Acción Legal Ambiental y Social de Guatemala (CALAS), le Comité Campesino del Altiplano (CCDA) et le réseau Briser le silence Maritimes-Guatemala. En 2018, à titre de délégués d’Éducation à l’œuvre, nous avons eu la chance de rencontrer des représentants de ces organismes et d’autres groupes. Ils nous ont fait le récit d’une existence marquée par la pauvreté, la corruption, l’intimidation, les disparitions et les meurtres.

Les histoires d’horreur ne manquaient pas et l’une d’entre elles m’a particulièrement troublée. J’y pense souvent depuis mon retour. C’est l’histoire de 56 adolescentes de 13 à 16 ans que le personnel d’un établissement gouvernemental avait enfermées dans un réduit pour les punir d’avoir dénoncé les mauvais traitements et la torture dont elles faisaient l’objet. Un incendie s’est déclaré alors qu’elles étaient toujours séquestrées et personne n’est venu les libérer. Des 56 captives, 41 sont mortes et les 15 autres seront marquées à vie par les traumatismes physiques, psychologiques et affectifs qu’elles ont subis. 

Un an plus tard, l’affaire est encore devant les tribunaux et nombreux sont ceux qui réclament que justice soit faite. Les femmes guatémaltèques militent pour la même cause depuis des décennies. La violence faite aux femmes, la violence genrée et le fémicide, parmi d’autres termes, désignent les crimes violents perpétrés contre les femmes uniquement parce qu’elles sont de sexe féminin. Cette violence est particulièrement dévastatrice là où les femmes sont pauvres, opprimées et sans défense et où elle est sanctionnée par l’État. Les femmes mayas doivent aussi composer avec le racisme à l’égard des Autochtones, la précarité économique, les disparités sociales et les séquelles d’une guerre civile sanguinaire. 

Un pan d’histoire

Le Guatemala est l’un des pays les plus grands et les plus industrialisés d’Amérique centrale. Ce progrès traîne dans son sillon l’oppression et les inégalités croissantes que vivent tous les groupes ethniques mayas, souvent dans une pauvreté extrême. Pourtant, plus de 500 ans d’oppression, d’exploitation et de mort n’ont pas réussi à éteindre la culture maya. Les valeurs et pratiques traditionnelles se portent toujours bien.

Les accords de paix de 1996 ont mis fin à 36 ans de guerre civile, guerre qui s’est soldée par l’assassinat ou la disparition de quelque 250 000 Mayas. C’est sans compter les millions d’autres qui ont été déplacés, torturés et violés par les militaires, ces derniers ayant aussi rasé des villages entiers comme « solution finale » au problème maya. La violence sexuelle contre les femmes faisait partie de l’arsenal du pouvoir et était trop souvent sanctionnée par l’État. De nombreux criminels de guerre, loin d’être traduits en justice, ont poursuivi leurs activités dans les services policiers et de sécurité du pays.

D’aucuns ont cru, en vain, que les accords de paix permettraient de jeter la lumière sur le génocide. Depuis, les lois sont restées essentiellement les mêmes, le résultat de la corruption  et de l’absence de volonté politique.

À cause des effets de la migration, de la guerre civile, de l’oppression étatique et des politiques néfastes pour les Autochtones, il est quasi impossible pour nombre d’hommes et de femmes d’assurer la subsistance de leur famille, ce qui fait grimper en flèche les cas d’abandon, d’alcoolisme et de violence familiale et sociale.

Le visage de la violence au Guatemala

Les fémicides, la violence conjugale et les agressions sexuelles s’inscrivent toutes dans la problématique de la violence genrée. On retrouve, à leur origine, une culture qui dénigre souvent les femmes, un code criminel obsolète et l’inaction des autorités, vestige de la guerre civile. Devant le manque flagrant d’appui du gouvernement et du système judiciaire, est-il surprenant que bien des Guatémaltèques cherchent ailleurs la protection que les autorités leur refusent?

Aux conséquences physiques de la violence genrée s’ajoutent des blessures affectives qui ne sont pas toujours apparentes, mais qui perdurent. Ces blessures se manifestent souvent sous forme de dépression, d’angoisse, de stress post-traumatique et de crises de panique. Leurs effets peuvent être aussi désastreux que ceux de la violence physique, car elles apportent aux femmes leur lot de misère : grossesses compliquées ou non désirées, VIH, ITS, ostracisme… la liste est longue.

Aujourd’hui, la sécurité des filles et des femmes guatémaltèques est encore menacée, surtout dans les communautés autochtones. En 2005, il y a eu 650 meurtres genrés au Guatemala. Trois ans plus tard, le gouvernement a adopté une loi contre la violence faite aux femmes (Ley Contra el Femicidio y otras Formas de Violencia contra la Mujer). La Loi criminalise le fémicide, les voies de fait et les agressions sexuelles. Elle prévoit aussi des peines maximales pour les auteurs de ces actes, du jamais vu dans ce pays. Dans les faits, la loi n’a malheureusement pas de poids. La corruption endémique et les préjugés tenaces à l’encontre de la violence faite aux femmes ont rendu la justice sourde et muette. La preuve : en 2009, plus de 5 000 cas de violence sexuelle ont été signalés, mais seulement 242 contrevenants ont été condamnés. En 2011, plus de 20 000 affaires sont allées en procès, mais les tribunaux ont rendu moins de 600 décisions.

La violence faite aux femmes, peu importe sa forme, est un phénomène généralisé qui a des ramifications sur le milieu social, la santé publique et les droits de la personne. Elle touche toutes les femmes, peu importe leur âge et leur race. Le Guatemala n’est pas le seul pays aux prises avec ce phénomène, mais il compte parmi ceux qui affichent le plus haut taux de fémicides et qui font preuve du plus grand laxisme à l’égard des contrevenants.

De la lumière au bout du tunnel

Des avancées récentes permettent de croire que l’égalité des femmes et des peuples autochtones du Guatemala n’est pas nécessairement un rêve illusoire. Des organismes comme le CCDA et le CALAS aident ces groupes à se renseigner sur leurs droits et à exiger d’être traitées en égaux. Ils offrent une formation ciblée, des occasions de travail autonome et un appui à toutes les personnes qui désirent militer pour la cause.

Nous avons aussi été témoins de l’arrestation et de la poursuite de dirigeants corrompus en lien avec leur participation au génocide et à d’autres crimes de guerre. Des villes entières ont manifesté leur solidarité avec les personnes déplacées ou victimes d’abus. La marche de la Journée internationale des femmes est aujourd’hui un élément clé de la lutte et une source d’espoir pour toutes les femmes guatémaltèques.

Il reste pourtant beaucoup à faire. L’instabilité et la corruption systémiques facilitent les crimes contre les femmes mayas depuis trop longtemps. Le je-m’en-foutisme du gouvernement et du système judiciaire ne passe plus inaperçu. Tandis que le débat sur l’égalité et l’habilitation des femmes se poursuit à l’échelle planétaire, la communauté internationale attend que le Guatemala hausse la barre et s’engage dans la lutte pour les droits des femmes et l’égalité de tous et toutes.