Fonds de justice sociale de l’AFPC : au service des travailleurs et citoyens pour qui la solidarité est carrément une question de survie

Par Andrew Wiersema
Représentant des jeunes membres, délégation de 2018
Syndicat des Douanes et de l’Immigration, section locale 00026 (ON)

Cette année, j’ai eu la chance de représenter les jeunes membres au sein de la délégation qui s’est rendue au Guatemala dans le cadre de l’initiative L’éducation à l’œuvre du Fonds de justice sociale de l’AFPC. Je dois avouer que, malgré mes efforts pour me tenir au fait des enjeux sur les droits de la personne, des iniquités à travers le monde et de la cupidité des entreprises qui alimente notre quotidien, je n’étais pas du tout préparé à ce qui m’attendait. J’ignorais la gravité de la situation des habitants du Guatemala et du fait que des entreprises canadiennes profitent de leur misère pour servir leurs propres intérêts économiques.

Lors de nos séances d’orientation avant le voyage, on nous a déconseillé de porter quoi que ce soit rappelant le Canada (vêtements, drapeaux, etc.). J’étais déçu. Cette pratique est source de fierté pour nous, les Canadiens, car elle nous permet de faire le point sur la bonne réputation dont jouit notre pays dans le monde entier. Il semble que ce ne soit pas toujours le cas. J’ai appris qu’au Guatemala, l’expulsion violente et forcée des peuples autochtones de leurs terres et la corruption politique (souvent au profit des sociétés minières canadiennes) ont fait en sorte que les Guatémaltèques ont une impression très défavorable du Canada. On nous a aussi expliqué que la culture de l’impunité prévaut au Guatemala. Il est donc rare que les crimes perpétrés fassent l’objet d’une enquête en bonne et due forme et que les auteurs de ces crimes soient poursuivis en justice. Pour lutter contre cette réalité, des groupes de citoyens tentent d’obtenir justice par l’intermédiaire du système judiciaire canadien.

Au début du voyage, nous avons rencontré Yuri Melini, le responsable de CALAS, un organisme qui offre des services de représentation juridique aux peuples autochtones du Guatemala et qui reçoit des subventions du Fonds de justice sociale de l’AFPC. À cause de son travail, en 2009, Yuri a été atteint par balle à sept reprises par un assassin qui n’a jamais été identifié. Malheureusement, de telles menaces sont très fréquentes au Guatemala. Le message? Si vous tentez de défendre vos droits et de dénoncer la corruption, nous allons vous tirer dessus! Yuri nous a expliqué que la corruption règne en maître au Guatemala, que le pays croule sous le poids de la pauvreté, que 12 % de la population possèdent 80 % des terres et que les entreprises internationales qui cherchent à exploiter les ressources naturelles du pays — minières, hydroélectriques ou agricoles (monoculture) — sont de plus en plus hostiles. Ces entreprises exploitent les Guatémaltèques qui vivent dans une extrême pauvreté et qui ont un besoin criant de travail pour diviser les collectivités, voire les membres d’une même famille. Les Guatémaltèques doivent alors choisir entre accepter ces emplois pour survivre et subvenir aux besoins de leurs familles ou subir les conséquences de la pauvreté extrême et des injustices qui sévissent au pays.

Yuri était fier de nous expliquer que les communautés indigènes du Guatemala, avec l’aide de CALAS, ont réussi à faire appliquer la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) des Nations unies (le Guatemala étant l’un des États signataires) pour bloquer des projets miniers et d’autres mégaprojets d’exploitation. Si le gouvernement guatémaltèque et les entreprises établies dans le pays ont passé outre à l’obligation de consulter les peuples intéressés avant d’entreprendre toute forme d’exploitation sur leurs terres, CALAS a pour sa part aidé à faire en sorte que le gouvernement et les entreprises profiteuses se retrouvent devant les tribunaux et se plient à leurs obligations.

Après notre rencontre avec Yuri, nous sommes tombés sur des membres du peuple Xinca qui manifestaient devant la Cour constitutionnelle du Guatemala. Plus tard en après-midi, nous avions rejoint leur campement où de nombreuses grandes tentes avaient été montées à quelques pieds d’une artère principale du centre-ville. Là, les gens protestaient jour et nuit, depuis quatre mois et demi, soit depuis novembre dernier. J’ai tout de suite été impressionné et je me suis mis à réfléchir. Pourrais-je un jour faire preuve d’une telle détermination? C’était tout simplement incroyable de voir le courage de ces manifestants et la façon dont ils nous ont accueillis – tout sourire et avec des poignées de main – enchantés que des alliés se soient déplacés pour prendre connaissance de leur lutte contre la corruption. Ils nous ont expliqué qu’ils souhaitaient prouver que le peuple Xinca est toujours bien présent sur le territoire et que Tahoe Resources, l’entreprise canadienne derrière la mine Escobal, aurait dû les consulter avant d’entreprendre le projet. Invoquant la convention 169 de l’OIT, le groupe a réussi à faire suspendre temporairement les activités, mais ils réclament la fermeture définitive de la mine parce que la source d’alimentation en eau de la région a été contaminée, ce qui a causé des lésions et des éruptions cutanées chez les enfants qui s’y baignaient et rendu la pêche impossible dans ce bassin, autrefois un lieu sûr.

L’argument avancé par Tahoe Resources et le gouvernement guatémaltèque?  Le peuple Xinca n’est plus présent sur le territoire et, par conséquent, la Convention 169 sur l’obligation de consulter ne s’appliquait pas. Cet argument est fondé sur les résultats du dernier recensement du gouvernement, lors duquel seul un petit nombre d’habitants se sont déclarés Xinca. Le recensement, comme beaucoup d’autres processus gouvernementaux au Guatemala, serait complètement erroné et désorganisé et, de l’avis des Xincas, ne devrait pas servir à confirmer leur existence. En réaction à l’argument avancé par le gouvernement, les Xincas se sont organisés et ont collaboré entre eux pour faire en sorte qu’ils soient correctement dénombrés lors du prochain recensement. Un jeune manifestant a fièrement sorti de son portefeuille sa carte nationale d’identité, document officiel du gouvernement, qui reconnaissait son patrimoine Xinca. Des membres du groupe nous ont expliqué, tout sourire, que tout ce que le gouvernement doit faire pour confirmer leur existence, c’est de venir les rencontrer, en personne, au campement. Les manifestants étaient catégoriques : ils continueront de faire ce qu’il se doit pour leurs enfants et les générations futures. J’étais fier de voir les nombreux messages d’espoir laissés autour du campement par d’autres Canadiens au cours des derniers mois. Récemment, la Cour constitutionnelle du Guatemala a enjoint à un groupe d’anthropologues provenant d’universités publiques et privées de confirmer l’existence du peuple Xinca.

Outre la confirmation de l’existence du peuple Xinca et du bien-fondé de leurs préoccupations, d’autres allégations contre la société minière Tahoe Resources ont fait l’objet de poursuites devant les tribunaux canadiens. Lors d’un rassemblement contre le projet minier Escobal en 2013, le personnel de sécurité aurait ouvert le feu sur des manifestants Xincas près de l’entrée de la mine. En 2014, sept personnes ont intenté une poursuite en Colombie-Britannique, alléguant que la fusillade était un acte prémédité de la part du personnel de sécurité pour éliminer toute opposition au projet minier. Ils accusent Tahoe Resources d’avoir autorisé le personnel de sécurité à agir ainsi. En janvier 2017, la Cour d’appel de la Colombie-Britannique a infirmé la décision d’une cour de moindre instance qui avait tranché qu’un tribunal canadien ne pouvait se saisir de cette affaire en raison d’un défaut de compétence. La cour supérieure a statué qu’en raison de l’impunité qui règne au Guatemala, on ne peut assurer aux plaignants un procès équitable dans leur pays. La Cour suprême du Canada ayant refusé d’entendre l’appel de Tahoe Ressources, le procès aura lieu au Canada.

Plus tard, nous avons rencontré Angélica Choc et Rosa Coc, deux femmes Maya Q’eqchi qui sont parties à plusieurs poursuites contre Hudbay Minerals. La société minière canadienne, qui a acheté Skye Resources (propriétaire du projet minier au moment des faits allégués), est accusée d’homicide, de voies de fait et de viols collectifs (sans compter les expulsions forcées des communautés indigènes dans la région) commis par le personnel de sécurité privé du projet minier Fenix, une mine de nickel. On accuse la société mère de ne pas avoir fait preuve de diligence raisonnable en continuant d’embaucher le même personnel de sécurité, en dépit du fait qu’il avait la réputation d’avoir recours à la violence et aux menaces. Selon les allégations, la société minière aurait dû savoir que les évènements violents survenus durant cette période auraient pu être évités si seulement elle avait pris les mesures appropriées. On accuse également le chef de la sécurité du projet Fenix d’avoir abattu le mari d’Angelica Choc, Adolfo Ich. M. Ich faisait partie de la résistance indigène qui s’opposait à l’exploitation minière. Le même jour, Germàn Chub a lui aussi été blessé par balle, et est depuis paralysé. Difficile de se déplacer en fauteuil roulant en région rurale au Guatemala. Enfin, 11 femmes, dont Rosa Coc, affirment avoir été victimes d’un viol collectif perpétré par le personnel de sécurité du projet Fenix durant l’exécution d’un avis d’expulsion. Le tribunal de l’Ontario a statué que la poursuite contre la société minière canadienne pour des gestes allégués survenus à l’étranger pouvait être entendue par un tribunal canadien.

La vidéo suivante raconte l’histoire du plaignant et expose les allégations soulevées contre Hudbay Minerals :

https://vimeo.com/75725049?from=outro-embed

L’article ci-dessous rapporte les arguments présentés par Hudbay Minerals et les allégations qui pèsent contre la compagnie.

https://www.thestar.com/news/world/2016/06/20/the-mayans-vs-the-mine.html

En raison de ces poursuites et d’autres menées contre des entreprises canadiennes et de l’image défavorable qu’elles donnent du Canada, le gouvernement canadien a annoncé la création d’un poste d’ombudsman indépendant qui se chargera d’enquêter sur les allégations faites contre les entreprises canadiennes ayant des activités à l’étranger. L’ombudsman canadien pour la responsabilité des entreprises enquêtera sur les activités et la conduite des entreprises canadiennes à l’étranger. Contrairement à son prédécesseur, le conseiller en responsabilité sociale des entreprises de l’industrie extractive (poste créé il y a plus d’une décennie par le gouvernement conservateur), l’ombudsman ne sera pas tenu d’obtenir la permission de l’entreprise pour mener une enquête. Il sera aussi habilité à lancer ses propres enquêtes sans même qu’une plainte soit déposée, et celles-ci feront l’objet de rapports publics. Il ne sera toutefois pas en mesure d’infliger des sanctions ou des peines. On espère tout de même que le risque de ternir leur réputation forcera les entreprises canadiennes à se plier aux recommandations qui auront été rendues publiques. L’avenir nous dira si la création de ce poste donnera des résultats concrets. Nous ne pouvons que souhaiter que les actes reprochés survenus au Guatemala fassent l’objet d’une enquête.

Le CCDA (Comité Campesino del Altiplano) est l’organisme qui nous a accueillis pendant la majeure partie de notre voyage. Son mandat consiste à militer sans relâche afin de protéger les droits territoriaux des peuples indigènes et à chercher à améliorer la vie des habitants du Guatemala. Un trop grand nombre de militants du CCDA ont été tués par des assassins non identifiés qui cherchaient à faire taire ces personnes déterminées à faire changer les choses et à intimider leurs éventuels successeurs. Lors de notre premier souper avec le CCDA, j’ai remarqué un mur sur lequel on avait affiché des photos encadrées. On nous a expliqué plus tard que ces photos étaient celles de leaders qui ont été tués pour leur militantisme au nom du CCDA. Pour notre part, nous avons été chanceux de ne pas avoir été témoins de ce type de violence insensée durant notre séjour au Guatemala. Malheureusement, quelques mois après notre retour au Canada, nous avons appris que trois autres photos allaient être ajoutées au mur. Le CCDA continuera de lutter en faveur des droits territoriaux des indigènes, d’offrir aux femmes de la formation en affaires et en militantisme, de s’associer aux collectivités pour financer la construction d’écoles et de centres communautaires, de croître son entreprise de café, de rémunérer équitablement les agriculteurs de la région, et d’entreprendre de nombreuses autres activités visant à améliorer la vie en collectivité des Guatémaltèques. Je suis si heureux d’avoir pu constater de mes propres yeux à quel point le CCDA est un bénéficiaire méritoire du Fonds de justice sociale de l’AFPC.

J’étais très honoré d’avoir représenté mon syndicat au sein de la délégation. Je suis aussi fier de faire partie de l’AFPC, un syndicat qui soutient les travailleurs et les citoyens du monde entier, y compris dans des endroits où la solidarité est carrément une question de vie ou de mort.